DE LÉON AU LIBAN

09-08-2019 - Surf & Trip Landes

PAR SARAH NEUVILLE

La dernière fois que j’ai fait partie d’un club de sport, j’avais 17 ans. Un club de snowboard, en Savoie, où j’ai grandi. 25 ans plus tard, me voilà à nouveau fédérée, au club de surf de Léon, petit village où je viens de m’installer. Rien à voir avec une crise de la quarantaine, ni la nécessité d’être encadrée par une structure pour surfer… mais j’aime l’ambiance conviviale des clubs. Je noue peu à peu des liens d’amitié, qui confortent mon choix d’avoir posé mes valises ici.

Pour mon premier hiver dans les Landes, j’ai remplacé les skis et le snowboard par une 4/3, des chaussons et un mini malibu. Cet hiver sera océanique, c’est dit, c’est acté. « Ça te dit d’aller enseigner le ski au Liban ?  », me demande une copine de Méribel au téléphone. Perdu ! L’attaque est arrivée par le flan-est, bien sûr, je n’ai rien vu venir. Skis, snowboard, boots, passeport, billet d’avion, c’est parti ! Euh attends…. y’a du surf au Liban ! Il va y avoir un petit supplément de bagages à l’aéroport, je crois…
Début février, j’atterris à Beyrouth. Situé à seulement 35 km, le domaine skiable s’appelle Zaarour Club station. Ses télésièges offrent une vue plongeante sur Beyrouth et la mer Méditerranée. Mélange insolite dans un même panorama, contrasté d’une nature enneigée et de buildings noyés dans un brouillard gris bleuté de pollution, que vient achever la mer cobalt.
L’hiver, la station n’est ouverte que quand il fait beau. On dirait le temps basque en janvier… Allez, les Basques, on ne peut pas tout avoir : les vagues, les beaux paysages, la gastronomie et, en plus, le beau temps (ah ben si, dans les Landes !). Au bout d’une semaine, je n’avais donc skié qu’une seule fois.

© DR

J’en ai profité pour aller sur la côte, voir ce qui se passait côté vagues. Quelques recherches sur Internet et je prends contact avec Malek. Il possède une école de glisse à Batroun, sur la côte nord, où il propose surf, SUP et windsurf. C’est vrai que depuis que je suis là, il y a pas mal de vent. Il faut attendre les jours de beau temps – quand je travaille ! – pour que les spots de wind deviennent les spots de surf. Tant pis, ça n’empêche pas le repérage…Malek m’accueille sous la pluie avec la gentillesse et la serviabilité propres aux libanais. Il a créé Batroun Water Sports il y a 12 ans. Il prône des valeurs relativement jeunes pour ce pays encore en guerre il n’y a pas si longtemps : protection de l’environnement, importance du contact avec la nature… Il m’explique l’organisation de son école et des activités annexes : shop, compétitions, concerts… Il fait vivre son projet à l’année et y insuffle un vrai dynamisme. Sa principale difficulté : la pratique, absolument pas structurée et assez confidentielle, au Liban. Il n’y pas de marché du surf ; le matériel à importer est très cher et trouver des profs de surf n’est pas aisé. Enfin, ni aide, ni soutien de la part des institutions publiques locales ou nationales.

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Une particularité me laisse stupéfaite : dans son école, qui fonctionne comme un club avec des pratiquants réguliers annuels, la majorité des élèves est féminine, entre 8 et 35 ans… Il est vrai que Batroun est situé dans une région majoritairement chrétienne, mais surtout, le Liban reste parmi les pays du Moyen-Orient l’un des plus libéraux. Il attire beaucoup d’étrangers de pays voisins, notamment des businessmans et leur famille. Après des années sombres et dans un contexte géopolitique encore instable, les gens veulent profiter de la vie et la plage s’y prête particulièrement bien. Oui, mais pourquoi les femmes plus que les hommes ? Malek m’éclaire : les femmes libanaises aiment se montrer et prouver qu’elles sont capables de faire des choses comme les hommes. J’ai pu comprendre qu’au Liban, un homme épanoui et enviable est nécessairement un businessman accompli. Bien qu’on trouve quelques femmes à des postes prestigieux, le business, la vie économique et politique restent presque exclusivement masculins. J’imagine donc que le surf, dans sa fluidité et son intuitivité, avec le lifestyle qui en découle (l’image, la mode et les accessoires dont raffolent les libanaises !) est peut-être le territoire qu’ont investi les femmes libanaises dans leur quête d’une expression qui leur est propre. En partie, aussi, car il est laissé de côté par la plupart des hommes.

Dans la tempête, Malek me fait visiter les spots aux alentours. Il en mentionne 9, m’en montre 5 et m’autorise à n’en citer que 3 : G spot, Batroun spot et Blue Bay. Il conserve une part de mystère tout en me laissant l’impression d’être quand même privilégiée. Il me parle aussi des autres endroits où il a déjà surfé : Thaïlande, Etats-Unis, Espagne, France (Biarritz, Anglet, Hossegor) et Californie, sa destination préférée. Du moins, pour le moment : le prochain trip prévu étant Tahiti, cela peut changer !

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Dans ma découverte du surf libanais, j’ai tenu à rencontrer Paul Abbas, seul shaper du pays. Il a commencé le surf assez tard, à 30 ans, après l’avoir découvert à la télé. « Je voyais la vague comme quelque chose de vivant, je me disais que la rider devait être magique. Et ça l’est !  » Il ne trouve pas de board au Liban, alors par nécessité il s’en shape une première. « Il m’a fallu 6 mois pour la finir. Trouver les matériaux était compliqué.  » Et, enfin, il se met à l’eau. « C’était un jour pourri avec beaucoup de vent et des vagues de merde, mais c’est la première fois je tenais debout sur un surf. Incroyable ! J’étais accro… Ma vie a complètement changé.  »

Au début, il ne pensait pas en faire son métier. « Je fabriquais juste ce dont j’avais besoin : un longboard, puis un SUP…  » Son temps libre, il le consacrait aux recherches, pour apprendre tout ce qu’il pouvait sur le surf. « J’ai commencé à appliquer ce que j’apprenais : j’ai ajouté du volume, fait des boards plus larges… Ici, les vagues ne sont pas très rapides : il faut des planches qui génèrent de la vitesse plus que du contrôle…  » Et il y a pris goût. « J’ai proposé aux copains de shaper gratuitement. Ils payaient les matériaux. Quand ils sont devenus bons et qu’ils ont eu besoin d’autres shapes, j’ai commencé à me faire payer… »

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Puis une opportunité s’est présentée : travailler six mois de l’année dans la fabrique de planches The West Factory, à Abidjan, sur la côte ivoirienne. « C’est ce qui a fait que je peux maintenant en vivre : 6 mois là-bas, 6 mois ici. Ce sont les deux pays où je surfe principalement, même si j’ai pu faire quelques voyages : Mexique et Sri Lanka, notamment. Au Liban, le spot que je préfère, c’est Byblos. Nous avons ici de très bonnes vagues et du potentiel pour développer le surf, ici méconnu. D’ailleurs, un jour, des lifeguards ont voulu m’empêcher d’aller surfer… parce qu’il y avait des vagues ! Il y a encore beaucoup de choses à faire. Le problème, c’est que des projets illégaux sur la côte ont déjà conduit à la disparition de plusieurs vagues. Il y a aussi des zones très polluées, autour des grosses villes…  ».

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Son petit atelier se trouve dans une zone artisanale de Bouar, à quelques kilomètres au nord de Beyrouth. Pour y accéder, il faut traverser un immense hangar, monter un escalier de ferraille et longer une coursive métallique. Il me montre le longboard qu’il est en train de se shaper ; je le trouve magnifique. Paul n’a aucune machine et il fait tout à la main (shape, glaçage, installation des dérives, sablage…), avec des outils de bricolage classiques en bois, qu’il adapte. « Au début, je fabriquais mes propres pains de mousse, que je collais au stringer. J’utilisais une découpe à fil chaud, que je m’étais aussi fabriquée. Puis j’ai commencé à importer des pains de mousse prédécoupés.  ».

Paul aime surfer différents types de board. « Je me suis fait une 6’6 mini longboard, que je peux rider sur le nose, ma préférée ces 4 dernières années. Il y a des périodes où je m’éclate sur une planche, puis je change… Je surfe rarement des shortboards très techniques : ici, il n’y a pas souvent les conditions et ça ne correspond pas à mon style de surf, plutôt doux et relax.  » Côté commandes, il a parfois des surprises. « On me demande parfois des shapes ou des couleurs bizarres. Dernièrement, une planche dorée brillante ! De vrais défis pour moi, car j’apprends tout seul. Je dois faire pas mal de recherches et d’essais pour atteindre l’effet souhaité.  » Il shape aussi des boards pour de très bons surfeurs « comme le champion sénégalais Cherif Fall. Je lui en ai fait quatre, qu’il aime et utilise dans les compétitions. Il y a quelques surfeurs à qui j’aimerais vraiment faire des planches afin d’avoir leur feedback, comme Adrien Toyon, aux origines libanaises.  ».

Paul n’a jamais surfé en France et j’espère sincèrement qu’il en aura l’opportunité. Quant à moi, je n’aurais pas surfé au Liban cette fois-ci, mais l’hospitalité et la gentillesse de ses habitants, son atmosphère chaleureuse et la richesse de son histoire me laissent convaincue que j’y retournerai un jour.

BATROUN WATER SPORTS / MALEK DAOU :
www.batrounwatersports.com/
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Instagram : batrounwatersports
Whatsapp : +961 3 156 402

PAUL ABBAS :
Facebook : Paul Abbas
Instagram : p-a-surfboards
Whatsapp : +961 3 947 256

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